Lettre ouverte :

Inquiétudes à propos de la Plateforme Prévention et Soins en Orthophonie / allo-ortho.com

Mise en contexte :

"La Plateforme Prévention et Soins en Orthophonie est un dispositif de régulation des soins en orthophonie. Elle se décline en trois niveaux présentés ainsi par les concepteurs :

  • Le 1er étage du dispositif est un portail Internet grand public de référence (information, promotion de la santé) qui a été créé afin de limiter les recours non pertinents aux bilans orthophoniques et qui est un outil majeur de prévention primaire.

  • Le 2ème étage du dispositif est constitué d’un questionnaire pré-anamnestique en ligne et d'une plateforme de régulation téléphonique animée par des orthophonistes. L’objectif est de faciliter l’accès aux soins par l’amélioration de la réponse à la demande de soins et par la limitation des interventions non pertinentes.

  • Le dernier étage est constitué d’une solution d’adressage de la demande de soins, dont l’objet est de faciliter la mise en relation des demandeurs de soins avec des orthophonistes (par l’intermédiaire de l’application INZEE-CARE)."

Actuellement, les étages 2 et 3 ont été mis en place dans trois régions expérimentatrices : La Bourgogne-Franche-Comté, le Grand Est et les Hauts-de-France.

Les objectifs annoncés sont les suivants :

  • Informer le grand public,

  • Donner des indications sur la nécessité de consulter,

  • Prévenir les troubles relevant du soin orthophonique en proposant quelques bons gestes,

  • Promouvoir les compétences des orthophonistes,

Tout cela dans le but d’améliorer et accélérer l’accès au soin.

A travers cette lettre ouverte, nous souhaiterions faire part de nos inquiétudes à propos des moyens mis en œuvre pour répondre à ces différents objectifs. Nous avons souhaité privilégier l’argumentaire plutôt que de mettre en avant la qualité des personnes qui ont simplement choisi de prendre la parole.

 

1. Informer le grand public

Nous nous inquiétons des conséquences engendrées par le choix d’une plateforme numérique comme « une des premières réponses aux interrogations des personnes sur la nécessité d’un recours à l’orthophonie. ». La recherche de réponses en autonomie sur le site suppose d'être équipé informatiquement, de maîtriser l'outil informatique (recherche par mot-clé, navigation sur le site, etc.), de bien maîtriser la langue et d'être bon lecteur. Pour rappel environ 16% des personnes vivant en France métropolitaine éprouvent des difficultés dans les domaines fondamentaux de l'écrit (source INSEE). Comment feront les personnes qui ne remplissent pas ces conditions ? Combien abandonneront leurs recherches ? Sans même avoir pu exposer leurs inquiétudes à un professionnel de santé, les patients/parents sont mis en situation d’échec s’ils ne parviennent pas à tirer de conclusions à la suite de leurs lectures ou si leur inquiétude ne décroît pas. Est-ce qu’il faut admettre que des parents pourraient ne pas se sentir concernés du fait d’un langage écrit non fonctionnel ?

 

2. Donner des indications sur la nécessité de consulter

Nous nous inquiétons de la ‘fragmentation’ et de la ‘quantification’ qui touchent à la fois l’humain et notre profession. Fragmentation de l’humain puisque les cas présentés sur allo-ortho.com décrivent des patients « fictifs » qui ne présenteraient qu’un symptôme circonscrit, signal d’un ‘module défectueux’ qu’il conviendrait de réparer. La plainte se limiterait à une question unique et simple, formulable clairement en quelques mots. Cette considération du soin comme « traitement d’un trouble isolé » laisse peu de place pour la complexité du sujet humain. Les dispositifs tel celui de la PPSO sous-tendent l’idée que la nécessité de prendre un rdv de bilan serait quantifiable et mesurable au travers d’un questionnaire rapide en Oui/Non, le résultat chiffré obtenu ayant statut de légitimation (ou non) de l’inquiétude du patient/de ses parents. Les bilans qui ne nécessitent pas de suivi mais où les familles trouvent une écoute attentive, une réassurance, ne sont-ils pas légitimes ? Nous relevons une contradiction entre la mission de « filtrage » portée par la PPSO et les informations trouvées sur le site internet de la FNO : « Qui peut bénéficier d’un bilan orthophonique ? – Tout enfant dont les parents ou le milieu scolaire, social ou médical s’inquiètent ».

Nous nous inquiétons de la déshumanisation du soin. Un patient/parent qui se questionne se voit orienté en première intention vers un site internet, ce qui le renvoie seul face à l’écran avec ses inquiétudes, sans possibilité d’être en réelle interlocution avec un professionnel. Le passage par le site allo-ortho.com en tant qu’étape obligatoire de première intention pour les familles s’inquiétant du langage et de la communication de leur enfant et par sa modalité de questionnaires formatés à réponse binaire, met en péril le futur soin orthophonique en biaisant la première rencontre de l’orthophoniste et de son patient. Cette première rencontre est une étape fondatrice de la relation thérapeutique future. Cette plateforme prive l’orthophoniste du cœur de son travail, à savoir, d’une part la découverte de l’autre dans l’interlocution et d’autre part la rencontre humaine en y exerçant son ajustement de clinicien « consistant non pas à faire répondre mais à faire parler librement et à découvrir les tendances spontanées au lieu de les canaliser et les endiguer » (cf. A. Ciccone).

Dans le cas où le patient/le parent est orienté vers un bilan orthophonique, la réalité matérielle pourra empêcher les orthophonistes du secteur de proposer « rapidement » un rdv. Dans une telle situation, l’accroissement de l’inquiétude du patient/parent voire l’émergence d’une colère ne seront- ils pas majorés et ne biaiseront-ils pas la première rencontre ?

 

3. Prévenir les troubles en proposant quelques bons gestes

Nous nous inquiétons de la promotion à tout crin de l’empowerment du patient comme individu auto-entrepreneur de lui-même. Ce dernier est sommé d’adopter « les bons gestes » afin de recourir le moins possible au soin ou encore afin de devenir un patient expert. Le patient, réduit au statut de « demandeur de soin », est censé s’informer par l’intermédiaire d’une telle plateforme afin de prendre seul LA bonne décision parmi ce choix binaire : rdv ou pas ? La PPSO, présentée comme une action majeure de prévention, nous parait relever de la prévention prescriptive, puisqu’elle se résume à la distribution de bons conseils, de trucs et astuces à appliquer.

Un tel dispositif ne peut qu’engendrer responsabilisation et culpabilisation des parents qui rencontreront encore des difficultés alors qu’ils ont été abondamment informés sur les « choses » à mettre en place. Les suggestions proposées aux parents pour « aider son enfant à développer son langage », semblent tellement simples, évidentes que les parents peuvent en venir à douter de leurs capacités à « être parent ». Le patient/parent subit l’injonction paradoxante d’être maître de son parcours de soin tout en étant invité à faire valider ses inquiétudes/son jugement, par des prothèses extérieures de quantified-self tel un questionnaire en ligne.

 

4. Promouvoir les compétences des orthophonistes

Nous nous inquiétons de la représentation sociale du soin orthophonique véhiculée par la PPSO. Le métier d’orthophoniste se trouve décrédibilisé puisqu’il ne se résumerait qu’à l’application de techniques toutes faites. Le parti pris pour certaines méthodes de rééducation présentées à la fin des articles renforce l’idée d’une uniformisation des soins de type « un problème = une solution ». Le soin est réduit à une remédiation calibrée et systématisée en oblitérant l’intégrité du soignant et du patient pourtant garant, par leur alliance thérapeutique, d’une dynamique singulière du soin. Ce dispositif dissocie le sujet du soin en mettant en péril l’un comme l’autre sous couvert de gagner du temps et de venir en aide aux familles et aux professionnels. Il répond plus à une commande sociétale de performance en révélant ce que l’opinion attend et en y répondant par une rhétorique de prestation. L’emprise de la technique est prédominante et exige juste une exécution de la fonction de servitude au détriment d’une liberté individuelle pouvant s’accomplir dans un espace de soin mis à disposition du patient.

Ce dispositif se permet d’avancer des « contres-expertises » mettant en porte-à-faux des professions médicales et promouvant alors l’orthophonie comme l’unique profession experte pour répondre à la plainte. Cette pensée unique est dangereuse pour la santé du patient qui pourra, de fait, exclure une investigation pourtant complémentaire et garante d’un soin authentique. La PPSO propage une image mensongère des orthophonistes et de l’orthophonie. Les orthophonistes et l’orthophonie ne sont pas tout-puissants ; soigner n’est pas simple, la clinique n’est pas une science exacte. La vision de la profession que nous souhaiterions transmettre est empreinte d’humilité : elle reflète la complexité de l’être humain et par conséquent de notre travail. Le doute constructif qui nous anime en permanence n’est pas gage de faiblesse mais gage de notre professionnalisme, de notre savoir-faire clinique et de notre éthique. Cette représentation spécifique du métier d'orthophoniste est définie dans l’article L4341-1 Modifié par LOI n°2016-41 du 26 janvier 2016 - art. 126 : "La pratique de l'orthophonie comporte la promotion de la santé, la prévention, le bilan orthophonique et le traitement des troubles de la communication, du langage dans toutes ses dimensions, de la cognition mathématique, de la parole, de la voix et des fonctions oro-myo-faciales. L'orthophoniste dispense des soins à des patients de tous âges présentant des troubles congénitaux, développementaux ou acquis. Il contribue notamment au développement et au maintien de l'autonomie, à la qualité de vie du patient ainsi qu'au rétablissement de son rapport confiant à la langue. L'exercice professionnel de l'orthophoniste nécessite la maîtrise de la langue dans toutes ses composantes. L'orthophoniste pratique son art sur prescription médicale."

 

Conclusion 

Nous remettons en cause la mise en place de ce dispositif supposé soulager les orthophonistes et les patients. La PPSO s’inscrit dans un moment sociétal d’immédiateté et de productivité du soin qui rend les soignants responsables des délais d’obtention pour un rdv : un tel dispositif insinue que les orthophonistes seraient mal organisés et qu’ils auraient besoin d’une plateforme protocolisée et informatisée pour mieux gérer le « flux de patients ». Nous assistons à la fragmentation des enjeux de notre profession en micro-problèmes à résoudre grâce à des solutions simplistes : l’importance des listes d’attente n’est pas questionnée sous l’angle d’enjeux sociétaux mais n’est traitée que comme un ratio « nombre de demandes versus nombre d’orthophonistes ». L’intégrité du patient mais aussi la singularité du professionnel sont exclues de ce système « question-réponse » qui ne porte attention qu’à la rentabilité en proposant des gabarits de soin généralisables à toute situation. Nous sommes d'autant plus préoccupés que nous observons un élargissement de cette politique de coordination et d'uniformisation à l'ensemble du monde médical et paramédical avec le lancement des Plateformes de Coordination et d'Orientation, (une trentaine d'ouvertures prévues pour l'année 2020), mesure phare de la stratégie nationale pour l'autisme au sein des troubles neuro-développementaux. En confiant la validation de la nécessité ou non de prendre un rdv chez l’orthophoniste à une plateforme, la seule chose que nous pouvons espérer est une diminution du nombre de patients orientés vers les orthophonistes. Face à une telle perte de sens de notre métier, il nous parait urgent de réfléchir aux conditions nécessaires au tissage du lien patient-orthophoniste-parent et de replacer la rencontre au centre de notre art.

 

Le collectif "Orthophonistes en vigilance"

 

Bibliographie :

 

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